le papier recyclé: les bonnes raisons de l'utiliser

L'ÉCOLOGISTE - Vol. 3 - n° 2 - Automne 2002

 

Le papier recyclé ? Il permet de diminuer la demande de matière première, c'est-à-dire de diminuer la pression sur les forêts et d'éviter leur transformation en tristes plantations intensives : la consommation française de papiers-cartons a décuplé entre 1950 et 2000, passant de 1,2 million de tonnes à 11,4 millions de tonnes. Mais encore ? Gérard Bertolini propose ici un questions-réponses afin de synthétiser les bonnes raisons d'utiliser le papier recyclé.

Le recyclage du papier constitue-t-il un phénomène récent?

Certes non. jadis, le papier était rare et cher, ce qui conduisait même à regratter les papyrus ou les parchemins, pour écrire à nouveau dessus (ce sont les palimpsestes). Puis le papier fut fabriqué à partir de chiffons, sous-produit de l'usage du linge, avant qu'apparaisse le papier fait de pâte de bois qui assure aujourd'hui l'essentiel de la production " primaire "; à partir de pâtes vierges s'ajoute la production à partir de papiers récupérés (chutes neuves de transformation et déchets d'usages), qui tend à croître. Ainsi, en France, la récupération (la collecte) est passée de 320 000 tonnes en 1950 à plus de 5 millions de tonnes actuellement, et le taux d'utilisation de papiers récupérés dans la production de pâtes a doublé, passant au cours de cette période de moins de 30 % à plus de 50 %.

Sous quelles conditions peut-on parler de papier " recyclé " ?

Le papier: hier produit du linge, aujourd'hui du bois

Un papier, ou un carton (plus épais), peut être produit à 100 % à partir de papiers de récupération, remis en pâte, ou bien en les incorporant seulement pour partie, en mélange avec de la pâte vierge. La mention " papier recyclé " devrait en principe être réservée aux premiers. En tous cas, elle ne devrait pas être trompeuse. Le logo de l'APUR (Association des producteurs et utilisateurs de papiers-cartons recyclés) s'accompagne d'une indication de la proportion de fibres de récupération incorporées. Des articles tels que des blocs, cahiers ou enveloppes en 100 % recyclé constituent un fleuron écologiste, mais nous consommons également beaucoup de papiers de récupération sans le savoir, parce qu'ils sont incorporés dans des produits qui ne portent pas la mention " recyclé ".

Quels articles papetiers, sont fabriqués à partir de papiers de récupération ?

Les caisses-cartons (carton ondulé notamment) sont fabriquées très couramment à partir de papiers-cartons de récupération, en moyenne à 75 % et dans nombre de cas à 100 %. Dans le papier-journal, la proportion atteint couramment 50 %, en mélange avec de la pâte vierge ; pour ce second type de produit, les fibres de récupération proviennent de journaux ou magazines, et non de caisses-cartons. Il faut distinguer à ce sujet le recyclage " en boucle " (par exemple, refaire du papier-journal à partir de vieux journaux) et le recyclage " en cascade " (par exemple, incorporer de vieux journaux dans la fabrication de cannelures de caisses-carton ondulé). Si on vise des taux de recyclage très élevés, il faudra recycler davantage " en boucle ", et bien sûr récupérer davantage, notamment des papiers de bureau ainsi que des papiers des ménages (en d'autres termes, " réveiller la poubelle au bois dormant "). Récupération et recyclage constituent un couple inséparable; contribuer à la récupération et utiliser du papier recyclé sont deux bonnes actions complémentaires, permettant de " boucler la boucle ".

On incorpore aussi des papiers de récupération dans des papiers domestiques et sanitaires, dont la récupération est par contre exclue, sauf s'il s'agit de chutes neuves ; il ne s'agit donc pas là d'un recyclage en boucle.

Quelle est l'ampleur de la consommation de papiers de récupération, à l'échelle mondiale ?

En 2001, plus de 150 millions de tonnes de papiers de récupération ont été consommées dans le monde. Le commerce mondial porte sur 25 millions de tonnes, dont 10 millions à la " grande exportation ", surtout à partir des États-Unis, dans une moindre mesure de l'Allemagne, et principalement vers l'Asie, où la production et la consommation de papier se développent rapidement. En France, une centaine d'usines papetières utilisent des papiers de récupération; parmi elles, une soixantaine utilisent exclusivement des papiers de récupération.

La récupération s'élève à 74 % en Allemagne contre 47 % en France

Le papier recyclé est-il de moins bonne qualité ?

Dans les années 1970 étaient apparus des articles en recyclé, par exemple des cahiers ou des blocs, qui " buvaient " l'encre ; en fait, le problème ne résultait pas du recyclage, mais d'un défaut de traitement de finition visant à limiter l'absorption d'encre.

En la matière, les normes devraient s'appliquer à garantir l'adéquation à l'usage, et non faire référence à la composition fibreuse. Cette observation vaut aussi pour les papiers pour photocopieurs ou imprimantes; s'y ajoutent le cas échéant des problèmes de réglage ou d'adaptation des matériels. Le papier recyclé peut cependant être plus gris ou plus jaune; mais, à ce sujet, peut-on parler de défaut ? La couleur reste une question de goûts et de modes.

Peut-on vivre éternellement avec le même stock initial de papiers, en les recyclant à l'infini ?

Non, car les usages et le recyclage s'accompagnent d'une certaine dégradation des fibres. Mais il existe encore des marges importantes de progrès : le taux de récupération (rapport récupération intérieure / consommation de papiers/cartons) ne s'élève en 2001 en France qu'à 47 % en 2001 contre 74 % en Allemagne, avec une moyenne de 55 % dans l'Union européenne.

Le papier recyclé coûte-t-il plus cher ?

Dans les années 1970, les articles portant la mention " recyclé " étaient souvent vendus plus cher, en raison de circuits d'approvisionnements (notamment d'importations en France depuis l'Allemagne) et de distribution particuliers, de productions et de ventes en petites quantités, et il était surtout acheté par des militants, qui acceptaient de payer un surcoût en raison de leurs motivations écologiques. Ceci a permis d' " amorcer la pompe ". Mais, comme je l'ai dit, l'essentiel de la consommation de papiers de récupération ne correspond pas aujourd'hui à des articles portant la mention " recyclé ".

Le prix des pâtes de récupération se définit à partir du prix des pâtes neuves dont elles constituent des substituts ; dès lors, le prix d'achat des papiers de récupération, aux différents stades, depuis la collecte auprès des ménages en passant par le tri, le groupage, le conditionnement (pressage), etc., se définit à rebours, en tenant compte du coût de ces opérations successives. Il convient en outre de tenir compte, en les déduisant, des " coûts évités " d'élimination, de plus en plus élevés et générateurs d'atteintes à l'environnement. Récupérer et recycler, c'est " faire d'une pierre deux coups " ou enregistrer un double dividende : limiter les prélèvements de ressources naturelles et réduire la quantité de déchets à éliminer.

Quels sont les autres arguments macroéconomiques ou sociaux en faveur du recyclage ?

Les principaux pays producteurs de pâtes à papier sont le Canada et les Etats-Unis et, en Europe, la Finlande, la Suède, etc. Dans les pays traditionnellement importateurs, le développement du recyclage permet de réduire le déficit de leur balance du commerce extérieur, plus largement leur dépendance, soit un gain en autonomie. S'y ajoute un effet d'activité et d'emploi dans le pays et, comme je l'ai dit, une réduction des coûts d'élimination des déchets. En outre, on peut noter que les coûts d'investissement pour produire une tonne de papier à partir de papiers de récupération est beaucoup plus faible (rapport de 1 à 2 environ) qu'en partant du bois, et qu'il est possible d'avoir des unités de production de taille plus modeste, donc mieux réparties sur le territoire et plus proches des lieux de consommation, ce qui permet aussi de réduire les coûts - y compris environnementaux - relatifs aux transports.

Quels sont les arguments écologiques ?

Un enjeu majeur se situe au niveau de la consommation de ressources naturelles, des prélèvements sur la nature. Le bois constitue une ressource renouvelable, mais est-elle bien renouvelée ?

Le slogan écologiste des années 1970 " Papiers recyclés, arbres sauvés " répondait à l'artificialisation et à l'intensification forte de la gestion forestière pour satisfaire la demande de bois (enrésinement, plantations en rangs d'oignons, coupes rases ... ). Il a conduit à une réaction des forestiers et des papetiers sur le thème inverse : << La production de papier - à partir du bois, de pâtes vierges - contribue à l'entretien de la forêt. ", parce qu'elle utilise des bois d'éclaircie et divers autres sous-produits d'exploitation forestière et de scierie, assure une complémentarité entre production de bois d'œuvre (charpentes, meubles, etc.) et de trituration (panneaux de particules et pâte à papier) et permet de renouveler les forêts productives, car un arbre n'est pas éternel ; les industriels prennent garde de " ne pas scier la branche sur laquelle ils sont assis ". Mais ce discours masque lui aussi une partie de la réalité.

La forêt exerce également une fonction écologique d'absorption de gaz à effet de serre. Dès lors, la multiplicité des fonctions, écologiques et économiques, complexifie fortement l'analyse.

Par rapport à la production à partir de bois, le recyclage permet de réduire, outre les prélèvements de bois, les consommations d'énergie, d'eau et de produits chimiques (notamment pour les pâtes dites " chimiques ", par opposition aux pâtes dites " mécaniques ", qui sont par contre fortes consommatrices d'énergie), polluants, même si des progrès ont été enregistrés.

Je considère comme regrettable que la marque française NF Environnement, s'appuyant sur des analyses de cycle de vie (ACV), et appliquée par exemple aux enveloppes, ne tranche pas quant au choix entre vierge et recyclé ; à ce sujet, on peut mettre en cause les pressions du lobbying papetier. Par ailleurs, l'éco-label européen est appliqué aux papiers pour photocopies, au papier hygiénique, aux papiers de cuisine et autres papiers absorbants à usage domestique.

Une autre question importante est celle du blanchiment au chlore du papier, polluant et qui heureusement régresse ; le " sans chlore " gagne du terrain.

Le recyclage n'est-il pas lui aussi polluant ?

La question se pose surtout lorsque le recyclage s'accompagne d'un désencrage, pour enlever les encres d'impression, qui contiennent des substances polluantes (des métaux lourds, etc.), que l'on retrouve dans les boues de désencrage, incinérées ou mises en décharge. Cependant, en l'absence de recyclage, il y aurait également incinération ou mise en décharge avec le reste des ordures ménagères. Une autre réponse consiste à revoir la composition des encres (généralement tenue secrète par les fabricants), à passer par exemple à des encres à l'eau (sans solvants) ; mais les progrès restent partiels. Une autre alternative consiste à ne pas désencrer, ce qui conduit le consommateur à accepter des papiers plus gris ou plus jaunes, à contre-courant du " toujours plus blanc ".

Pourquoi vaut-il mieux recycler les papiers plutôt que de récupérer de l'énergie en les incinérant

Le recyclage permet de valoriser les propriétés spécifiques du papier (des fibres), alors que le pouvoir calorifique représente une propriété banale, commune à divers matériaux. De plus, les économies d'énergie associées au recyclage, en substitution de pâte vierge, sont importantes, de l'ordre de 60 %. Dès lors, le bilan énergétique le plus favorable est fourni par des recyclages successifs et, enfin, à défaut, une incinération avec récupération d'énergie, ou encore une mise en décharge, assortie d'une valorisation du biogaz émis. On peut également composter le papier (" Le papier est au compost ce que la paille est au fumier " disent des exploitants d'usines de compostage), mais en évitant d'utiliser des papiers encrés, contenant des métaux lourds, etc.

Le mieux n'est-il pas de réduire sa consommation de papier ?

Oui, en évitant le superflu, source de gaspillages. Un Nord-Américain consomme environ 325 kg de papiers-cartons par an (nombre obtenu en divisant la consommation par le nombre d'habitants), un Européen 150 kg, un Sud-Américain 40 kg, un Asiatique 30 kg et un Africain 7 kg; les écarts sont donc considérables (rapport de 1 à 50 !). Si tout le monde consommait autant qu'un Américain, il faudrait multiplier la production au moins par 10. Il ne s'agit bien sûr pas de vanter l'analphabétisme, mais d'éviter des consommations superflues, par exemple la prolifération des suremballages et des gratuits dans les boites aux lettres. Des espoirs avaient aussi été placés dans les nouvelles technologies d'information et de communication (les NTIC), mais il s'avère qu'au lieu de réduire la consommation de papier, elles l'augmentent. Les riches gaspillent, tandis que les plus pauvres restent acculés, pour survivre, à poursuivre la déforestation. Il faut réduire la " fracture " et la facture.

Le mieux est de réduire sa consommation de papier!

Bibliographie

Philippe Boucher, L'Espoir des arbres. Manuel du papier recyclé éd. de la Surienne, Montargis, 1982.

ADEME, La Filière des vieux papiers et cartons en France, 1997

ADEME, La Collecte des papiers de bureaux 1998.

Contacts

AFEI Association des fabricants d'encres d'imprimerie, 42 avenue Marceau 75008 Paris. tél. 01 53 23 00 00. www.fipec.org/afei/

APUR. Association des producteurs et utilisateurs de papiers cartons recyclés, 154 boulevard Haussmann 75008 Paris. tél. 01 45 63 10 66

REVIPAP. Groupement français des papetiers utilisateurs de papiers recyclables, 154 boulevard Haussmann 75008 Paris tél. 01 53 89 24 50.

Notes et statistiques, documents périodiques. SNRP. Syndicat national de la récupération des papiers-cartons, c/o FEDEREC 101, rue de Prony 75017 Paris. tél. 0140 54 0194. www.federec.com

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