"Les massacres de troupeaux étaient rares dans le passé"

LE MONDE | 26.03.01 | 14h46

Entretien avec Robert Delort, historien

De nombreuses maladies, de la peste à la syphilis en passant par la tuberculose, ont été transmises à l'homme par l'animal. Mais, autrefois, on évitait le plus souvent d'abattre les bêtes, à l'exception des chiens ou des chevaux enragés

"En tant qu'historien spécialiste des relations entre l'homme et l'animal, quel regard portez-vous sur les épizooties actuelles d'ESB et de fièvre aphteuse ? Quels sont les précédents dans l'histoire ?

- La plupart des grandes maladies infectieuses (rage, peste, tuberculose, grippe) ont été transmises de l'animal à l'homme, surtout à partir du néolithique, avec l'apparition de plantes cultivées et la domestication des animaux, qui permettent d'établir sur un sol fécond des populations humaines relativement denses, semi-sédentaires, en contact plus fréquent avec d'autres groupes de vertébrés animaux ou humains.

On ne connaît pas tant les épizooties (maladies qui se répandent entre animaux) que les zoonoses, c'est-à-dire les maladies qui, à bien plus grande échelle que l'encéphalite spongiforme bovine, peuvent se transmettre à l'homme par l'intermédiaire d'autres animaux vertébrés. La syphilis et le sida, qui viendrait du singe, sont deux exemples assez récents. Même constat avec la rougeole, qui viendrait du chien ou des bovins, ou bien encore avec la variole, qui se rattache à une maladie des bovins. Or, jusqu'aux grandes découvertes médicales de la fin du XIXe siècle, les hommes n'ont pas eu conscience, la plupart du temps, du fait que ces maladies venaient de l'animal.

"On pensait que la peste, notamment, était une épidémie favorisée par les "miasmes" de l'atmosphère, et on ne savait pas, jusqu'à 1898, que c'est la puce du rat (et donc le rat lui-même, au cours d'une épizootie) qui transmet le bacille de Yersin à l'homme. Rappelons que les ravages de la peste n'ont rien à voir avec ceux de l'ESB : des millions de morts entre Hongkong et la Mandchourie au début du XXe siècle, près de 20 000 cas dans le monde au début des années 1990. En France, la dernière grande peste a eu lieu à Marseille en 1720, mais, plus récemment, en 1920, la "peste des chiffonniers", heureusement prise à temps, a encore fait une trentaine de morts à Paris. La grippe continue à faire des ravages aujourd'hui, mais ses conséquences pouvaient être dramatiques jusqu'à la diffusion récente et encore trop rare des vaccins : en 1918, la "grippe espagnole" (dont il semblerait que des oiseaux aient été responsables de la diffusion chez l'homme) a fait entre 25 millions et 50 millions de morts dans le monde, et la maladie fait chaque année encore des milliers de morts en Occident.

"En ce qui concerne la tuberculose, on ignorait, jusqu'à la fin du XIXe siècle, la transmission possible à partir des bovins, et on s'empiffrait de viande contaminée sans que les vétérinaires n'y voient à redire. On se doutait bien de quelque chose, mais même Koch n'a pas su identifier clairement l'origine bovine du bacille auquel il a donné son nom. En tout cas, à aucun moment, on n'a eu l'idée de tuer les rats, les oiseaux, les vaches ou autres bêtes porteuses de tel ou tel micro-organisme dont on ignorait tout, en particulier la force de sa contagion.

- Du coup, les massacres d'animaux à grande échelle, comme ils sont aujourd'hui pratiqués en France et au Royaume-Uni, sont également des phénomènes inédits?

- Oui. Pendant très longtemps on a cherché à soigner les épizooties touchant le bétail. Par exemple, on soignait son cheval lorsque celui-ci était atteint de la morve, une maladie dont on a su très tard qu'elle pouvait se transmettre à l'homme et le tuer. En ce qui concerne la fièvre aphteuse (ou "cocotte"), qu'on connaît bien depuis le XVIe siècle, on recommandait de pratiquer sur les ovins des saignées, des soins aux pieds et même des gargarismes ! D'autre part, les épizooties du passé ne se transmettaient généralement pas beaucoup d'une région à l'autre, d'un pays à l'autre : les troupeaux étaient moins denses, davantage localisés sur un territoire donné. D'où une moindre nécessité de les abattre. Aujourd'hui, la maladie se répand très vite, les animaux sont plus sensibles que dans le passé, et même les bêtes rescapées seraient invendables à cause des anticorps qu'elles ont développés au contact du mal, voire du vaccin, et qui les rendent suspectes.

- On abattait peu et, pourtant, il y a une exception : la rage.

- En ce qui concerne la rage, on savait qu'elle était transmise par le chien ou par le loup, puisqu'on voyait à l'œil nu la transformation physique de l'animal et qu'on percevait directement l'impact de sa morsure.

D'où de grandes battues de loups (qu'on ne tuait certes pas que pour la rage) pendant tout l'Ancien Régime. D'où aussi - jusqu'à la fin du XIXe siècle - de considérables primes à l'abattage du loup enragé ou encore les massacres organisés de chiens enragés, qu'on rencontre en permanence dans l'histoire de France avant Pasteur. La bête enragée a été pendant longtemps l'une des seules "bêtes à abattre" en dehors du gibier de chasse, et c'est à contrecœur qu'on tuait son chien ou son cheval atteint par la rage, et de toute façon condamné à mourir.

- On possède pourtant de nombreux textes historiques préconisant un peu partout l'abattage sanitaire, à partir du XVIIIe siècle.

- On a effectivement des indications de ce genre. Le professeur Jean Blancou en cite un certain nombre dans son Histoire des maladies animales, par exemple des textes de l'époque de Louis XVI concernant les abattages de bêtes atteintes de la péripneumonie contagieuse bovine. Cependant on peut douter de l'application de ces recommandations, qui restent la plupart du temps localisées et ne s'appliquent généralement pas à l'échelle nationale, du moins pas avant la fin du XIXe siècle, époque où l'indemnisation pour abattage commence à apparaître dans des textes de loi en France, au Danemark ou en Angleterre. Jusque-là, on n'avait pas suffisamment conscience de la contagion. Pas d'action préventive : on ne tuait que les bêtes effectivement malades, pratiquement jamais les bêtes saines. En outre, en l'absence d'indemnisation, le sacrifice économique représenté par l'abattage était bien trop important pour les éleveurs. Aujourd'hui, mieux vaut percevoir une indemnité de l'Etat plutôt que d'avoir un cheptel décimé, dont les rescapés seraient invendables.

- D'autres raisons que la sécurité alimentaire ou la santé ont-elles été la cause de massacres d'animaux dans l'histoire ?

- La plupart des massacres d'animaux du passé ont un lien avec les croyances, la religion, ou bien l'alimentation : les hécatombes de l'Antiquité, les autodafés de chats soupçonnés de sorcellerie (encore au début du XXe siècle) ou bien encore l'exécution de telle ou telle truie "coupable" d'avoir été abusée sexuellement par un homme (le fautif était exécuté en même temps que la bête). Quant à un épisode comme le "massacre des chats" de la rue Saint-Séverin, dont a parlé l'historien américain Robert Darnton, il s'agissait d'une révolte sociale déguisée : les apprentis typographes se sont mis à tuer les chats du maître imprimeur pour se venger de leurs mauvaises conditions de travail.

- La cruauté à l'égard des animaux domestiques n'est donc pas un phénomène nouveau.

- Il faut savoir ce qu'on appelle la cruauté. Il y avait souvent de l'indifférence pour la souffrance ou la mort des bêtes, mais il y avait aussi un attachement sentimental à l'égard de la bête familière (cheval, chien), à l'égard de l'unique vache, seul trésor d'une famille, ou de chaque bête d'un très petit troupeau. Aujourd'hui la grande taille des élevages favorise le massacre anonyme des bêtes. Avant, chaque vache avait un nom.

- En dehors du domaine de la santé, quelles ont été les maladies animales qui ont eu un grand impact sur la vie des économies et des sociétés ?

- Les épizooties n'ont jamais eu un impact comparable à celui de l'ESB ou de la fièvre aphteuse aujourd'hui, car la promiscuité entre les bêtes était moins étroite et les marchés alimentaires moins vastes qu'aujourd'hui. Cependant certaines maladies touchant les abeilles ont pu avoir un impact considérable, sachant que le miel et surtout la cire ont longtemps représenté des ressources très importantes dans les sociétés occidentales. Il faut aussi mentionner la myxomatose, épizootie exemplaire transmise volontairement aux lapins pour les détruire, au début des années 1950, en Australie et en France. Un particulier, le docteur Armand Delille, déclencha une véritable catastrophe écologique et économique après avoir voulu détruire les lapins qui infestaient sa propriété d'Eure-et-Loir en lâchant un couple inoculé dans son parc. Des centaines de millions de lapins de garenne (puis les lapins de clapier) moururent de la myxomatose dans toute l'Europe, provoquant la colère des producteurs de lapins, mais aussi des chasseurs, des armuriers et des aubergistes vivant de la présence des chasseurs. Finalement le docteur Armand-Delille gagna le procès intenté contre lui, procès à l'issue duquel le lapin fut déclaré "animal nuisible",

pour le plus grand plaisir des paysans qui, depuis des siècles, voyaient dans le lapin l'un des plus grands ennemis de leurs récoltes. Au cours du procès Armand-Delille, on a estimé à plusieurs dizaines de milliards de francs de l'époque les dégâts annuels causés par les lapins à l'agriculture.

- Quand on fait l'histoire des épizooties ou des zoonoses, quelles sont les sources disponibles et les difficultés rencontrées ?

- Il est très difficile de faire un rétrodiagnostic fiable : d'abord parce que les hommes et les bêtes du passé ne sont pas les mêmes qu'aujourd'hui. Par ailleurs, la promiscuité entre l'homme et l'animal a pu favoriser la diffusion de certaines maladies comme elle a pu entraîner le développement chez l'homme d'anticorps lui permettant de mieux résister. Les textes, les témoignages, l'iconographie, livrent des signes cliniques décrits dans le contexte visuel et mental d'une époque bien déterminée, qui peuvent correspondre à des maladies actuelles, mais aussi à des manifestations différentes de maladies, mais dont le germe ou sa cible a muté.

"Certains historiens contemporains discutent encore pour savoir si la Grande Peste de 1347-1348 était vraiment une peste. D'où l'importance d'étudier aussi des résidus animaux ou humains, comme des ossements, dents, fragments de peau, excrétions, restes de sang ou ADN ancien. Autant d'éléments qui peuvent permettre, grâce au croisement des disciplines, une approche plus précise des maladies. Plus on approche de la période riche en textes, mieux on peut enrichir l'étude de ces zoonoses par la convergence des connaissances issues de la dermatologie, de l'ostéologie, de l'hématologie, de la sérologie, de l'histologie, de la coprologie...

" Et puis le champ progresse grâce aux acquisitions récentes de l'épidémiologie, de l'immunologie, de la médecine vétérinaire, de la génétique. Mais il est encore trop tôt pour écrire l'histoire de la maladie de la vache folle ou celle des cochons fous de Malaisie (1998). Certaines maladies sont encore trop jeunes ou trop récemment identifiées pour avoir une histoire."

Propos recueillis par Lucas Delattre, 26 Mars 2001

 

 

 

 

La passion du monde animal

"UN FRANCHISSEUR de frontières", dit de lui son collègue médiéviste Jacques Le Goff. Né à Agen en 1932, Robert Delort a consacré une bonne part de sa carrière d'historien à l'étude des rapports entre l'homme, la nature et l'animal. Sa double formation d'historien et de scientifique l'amène à croiser systématiquement les disciplines.

Ancien professeur aux universités Paris-VIII et de Genève, Robert Delort est le représentant le plus éminent en France d'une discipline encore neuve, la "zoohistoire", qui entend démontrer que "les animaux ont une histoire" (titre d'un de ses livres, paru en 1984). Cette approche se penche essentiellement sur des textes et s'intéresse à la vision de l'animal par l'homme, mais tend également à démontrer que les animaux ont un développement qui leur est propre. Il rejoint ainsi, avec son œil d'historien, les ethnozoologues (qui travaillent à partir de documents à caractère ethnographique) et les archéozoologues (qui travaillent beaucoup sur des ossements) pour nourrir le champ plus général de l'anthropozoologie, l'étude des relations entre l'homme et l'animal. Auteur du Commerce des fourrures en Occident à la fin du Moyen Age (1980) suivi d'une Histoire de la fourrure de l'Antiquité à nos jours (1986), Robert Delort fera paraître prochainement une Histoire de l'environnement européen (PUF).

L. D.

 

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