Communiqué adopté le 29 juin 2004
FAUT IL CONTINUER À REMBOURSER LES PRÉPARATIONS HOMÉOPATHIQUES ?
(M. GUENIOT au nom de la commission II)

ACADÉMIE NATIONALE DE MÉDECINE

16 RUE BONAPARTE – 75272 PARIS CEDEX 06

TÉL : 01 42 34 57 70 – FAX : 01 40 46 87 55

COMMUNIQUÉ

au nom de la commission II (Thérapeutique – Pharmacologie – Toxicologie)

Faut-il continuer à rembourser les préparations homéopathiques ?

Maurice GUÉNIOT*

L’homéopathie est une méthode imaginée il y a 2 siècles à partir d’a priori conceptuels dénués de fondement scientifique.

Il y a deux siècles, Samuel Hahnemann a mis au point une méthode qu'il a appelée homéopathie, accompagnée d'une technique de dilution (Korsakov en a présenté une autre); cette méthode est un moyen thérapeutique connu: le "similia similibus curantur" de Galien, déjà décrit par Hippocrate il y a deux mille cinq cents ans. Hahnemann a surtout mis au point la technique de dilution, et l'utilisation de la matière médicale en la complétant. Les "a priori conceptuels" sont donc ceux de l'histoire générale de la médecine, quant au fondement scientifique: donnez moi les références des travaux d'académiciens sur ces fondements?

Elle a vécu jusqu’à maintenant comme une doctrine à l’écart de tout progrès et un secteur marginal, complètement en-dehors du remarquable mouvement scientifique qui a bouleversé la médecine depuis deux siècles en faisant de celle-ci un secteur essentiel de la vie de l’humanité.

De façon surprenante cette méthode obsolète continue à avoir de nombreux partisans des préparations homéopathiques continuent à être produites et vendues d’ailleurs uniquement au public car dans aucun secteur de la médecine elles ne sont achetées et utilisées par les centres hospitaliers.

Le secteur est marginalisé par des "a priori": le principal est de vouloir appliquer sur cette méthode thérapeutique les principes d'une autre méthode. i.e. : la médecine revendiquée officielle par l'académie est une médecine de symptômes et d'appareils (on va soulager des nausées ou détendre des muscles) et les méthodes d'évaluation ne portent que sur ce symptômes en négligeant plus ou moins la réactivité (effets secondaires) de l'individu (l'affaire du médicament anti-cholesterolémique de Bayer en est un triste exemple). L'homéopathie va s'intéresser à cette réactivité et ne placera pas dans un même groupe d'individus, présentant des nausées par exemple, les maigres et les obèses, les jeunes et les plus âgés, ou les femmes enceintes, alors que ces catégories n'apparaîtront dans l'indication d'un antinauséeux que dans les précautions d'emploi.

Ceci implique que, d'une part, pour entrer dans les hôpitaux, l'homéopathie doit aussi être accompagnée des homéopathes, et d'autre part pour faire des études "comparatives" ou "en double aveugle" le recrutement soit particulièrement difficile. (le double aveugle a montré ses limites(1))

Mais il est également surprenant que le Ministère de la Santé leur accorde des autorisations de mise sur le marché et un remboursement par la Sécurité Sociale à ses assurés.

(pourquoi "également" surprenant) il y a quelques années madame Barzac avait (déjà) émis l'idée du seul remboursement des médicaments actifs, et des chefs de clinique ont fait une étude sur l'efficacité d'une tisane hépatique, avec diminution du taux des marqueurs, et ont proposé que cette tisane soit donc remboursée.

Des études plus récentes montrent l'efficacité des prières: doivent-elles être remboursées?(2)

Nous sommes ici dans le problème du remboursement, qui est celui de la sécurité sociale, pas celui de l'académie, même si l'efficacité d'un médicament ou d'une méthode thérapeutique est prise en compte pour ce remboursement.

Il est compréhensible que la vente de ces préparations soit autorisée au moins dans la mesure où elles ne sont pas toxiques et ne constituent donc pas un danger pour le consommateur ; et dans un pays comme le nôtre avec sa tradition de liberté il n’est pas question d’entraver leur fabrication et leur commercialisation ; encore faut-il ajouter que celles-ci s’accompagnent souvent d’une publicité plus ou moins intéressée ce qui est une dérogation à la situation habituelle dans le domaine de la santé.

"primum non nocere" d'abord ne pas nuire. Prenez tout un tube de granules au lieu des 5 recommandés, vous ne finirez pas en réanimation. Prenez toute la boite, d'un coup, d'un médicament pour bien dormir avec un nez débouché dont la publicité est faite librement sur les ondes … je ne pourrai que vous conseiller une consultation de toxicologie en urgence.

Mais cette propagande présente ces préparations d’un type très particulier comme des médicaments. Or quand on les examine en détail on voit qu’elles ne répondent en rien à la définition du médicament ni dans leur nature ni dans leur destination.

En ce qui concerne leur nature on sait qu’elles sont produites par une successions de dilutions allant jusqu’à l’échelle centésimale : à ce niveau nos moyens d’investigation ne permettent plus la mise en évidence d’une seule molécule de la substance originelle.

Erreur classique du néophyte: le nombre d'Avogadro n'est dépassé dans les dilutions qu'à partir de la 12ème centésimale, en deçà de cette dilution il y a quelques molécules, pas grand chose, mais quelque chose. Mais comme en pratique on peut observer des réactions avec des dilutions au delà de ce seuil: c'est moi qui vous demande des explications: pourquoi ca marche? Et non pas pourquoi ca ne devra pas marcher? La première question demande une démarche scientifique et la seconde une démarche philosophico-religieuse. Restons scientifique, s'il vous plait!

En dépit de cet obstacle majeur, la plupart des produits homéopathiques sont présentés abusivement comme efficaces dans des secteurs variés. Ici il faut souligner qu’ils se placent dans une illégalité totale. En effet, le Code de la santé spécifie qu’un médicament doit présenter un " intérêt thérapeutique " ; et la preuve de cet intérêt doit être fournie par une succession d’essais pharmacologiques et cliniques y compris des comparaisons en double aveugle.

L'étude sur les pollens et l'allergie montre qu'il y a un intérêt thérapeutique. La preuve de cet intérêt est dans l'étude elle-même, et d'autres études peuvent moduler cet intérêt, mais nous avons déjà parlé du "double aveugle", et une étude récente sur l'arthroscopie du genou en double aveugle aurait pu vous conduire à en demander l'interdiction pour inefficacité(3).

Or tous les médicaments en vente en France s’astreignent à observer cette lourde procédure mais seuls les producteurs de soi-disant médicaments homéopathiques s’en abstiennent résolument. Quelles que soient les mesures que le Ministère jugera devoir prendre, l’Académie de médecine estime qu’il faudra exiger la démonstration d’activité de ces produits comme le font tous les laboratoires diffusant des médicaments en France ; déjà, dans un rapport qu’elle avait voté à l’unanimité en 1987 l’Académie soulignait que les produits homéopathiques devraient être soumis au droit commun qui régit l’industrie pharmaceutique.

Il semble évident que des produits dangereux comme par exemple l'aspirine soit soumis à des règles strictes, l'homéopathie ne veut pas éviter ces règles mais le danger du médicament, et sa solution est la dilution (merci Hippocrate et Galien) avec des méthodes précises (merci Hahnemann). N'ayant plus ce danger, pourquoi se voir appliquer ces règles?

En même temps, il est inadmissible de tolérer que ces produits fassent état d’indications très vagues ou très générales sous la formule fréquemment employée de " médicament homéopathique traditionnellement indiqué dans….. " avec des indications du type " troubles digestifs ".

L'indication est vague car elle regroupe forcement plusieurs catégories d'individus, et pas une seule catégorie de symptômes

Dans ces conditions, le remboursement de ces produits par la Sécurité sociale apparaît aberrant à une période où, pour des raisons économiques, on dérembourse de nombreux médicaments classiques pour insuffisance (plus ou moins démontrée) du service médical rendu.

Les cigarettes présente un tabac trafiqué. Il n'y a certes (presque) plus de publicité sur le tabac, mais il représente une source non négligeable de dépenses pour la sécurité sociale, le non service médical rendu est évident, alors faudrait-il ne plus rembourser les soins aux fumeurs?

Qui plus est, cette mesure n’aurait rien d’exorbitant car elle a été prise par beaucoup de pays notamment en Europe. C’est tout récemment, en fin 2003, que le gouvernement allemand a décidé de supprimer le remboursement des médicaments homéopathiques par les Caisses de maladie.

Mais c’était déjà le cas en Italie, en Espagne, en Finlande, en Suède, en Norvège et en Irlande.

Quelles sont leurs raisons: médicales, économiques, groupes de pression, …? L'Equateur a pour sa part reconnu au même titre que la médecine occidentale, la médecine chamanique, il ne semble pas vouloir faire comme tout le monde, mais il a ses raisons (4).

La vaccination par le B.C.G. est suspendue chez nos voisins, qu'attendons nous? Alors qu'une mesure de "dangerosité" a fait que les premières dilutions de ce produit sont interdites à la vente, mais pas le B.C.G. lui même, soit la teinture mère (en homéopathie). En plus clair: ce vaccin est autorisé et même obligatoire, il devient tellement dangereux en le diluant au dixième, au centième ou au millième, qu'il est interdit. L'explication scientifique m'échappe.

Dans le cadre de la réforme actuelle de la Sécurité sociale française, cette mesure de suppression de la prise en charge de l’homéopathie viendrait donc à son heure. Rappelons aussi que l’Académie nationale de médecine n’est pas seule à le demander ; dans les années passées la Commission ministérielle de la Transparence avait voté à l’unanimité cette demande et ceci à deux reprises à plusieurs années d’intervalle.

Cette mesure viendrait à son heure … peut être, mais ce ne sera pas pour des raisons scientifiques … ni le bon siècle!

* *

L’Académie, saisie dans sa séance du mardi 29 juin 2004, a adopté le texte de ce communiqué (2 voix contre, quatre abstentions).

Pour copie certifiée conforme,

Le Secrétaire perpétuel,

Professeur Jacques-Louis BINET

Commentaires du docteur Bertrand AUBURTIN

Docteur en médecine et aussi (en plus) homéopathe

Il vaut mieux mourir selon les règles, que de réchapper contre les règles. (Molière, L'amour médecin)

1 - Fergusson D et coll.: "Turning a blind eye: the success of blinding reported in a random sample of randomised, placebo controlled trials." Br Med J., 2004; 2004 ; 328 : 432-434.

2 - Does prayer influence the success of in vitro fertilization-embryo transfer? Report of a masked, randomized trial. Cha KY, Wirth DP, Lobo RA. J Reprod Med 2001 Sep;46(9):781-7
- A randomized, controlled trial of the effects of remote, intercessory prayer on outcomes in patients admitted to the coronary care unit. Harris WS, Gowda M, Kolb JW, Strychacz CP, Vacek JL, Jones PG, Forker A, O'Keefe JH, McCallister BD. Arch Intern Med 1999 Oct 25;159(19):2273-8

3 - A controlled trial of arthroscopic surgery for osteoarthritis of the knee. Moseley JB, O'Malley K, Petersen NJ, Menke TJ, Brody BA, Kuykendall DH, Hollingsworth JC, Ashton CM, Wray NP. N Engl J Med. 2002 Jul 11;347(2):81-8.
4 -
Médecine traditionnelle en Equateur: Quand les chamans exercent en toute légalité; Vistazo Guayaquil; paru dans COURRIER INTERNATIONAL N°699 p42-43 DU 25 AU 31 MARS 2004 Texte et photos de Pablo Albàn.

 

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