Éphémérides de Juillet 2004

Pleine Lune le 02 à 11 h 10 (13 h 10 local) et le 31 à 18 h 06 (20 h 06 local) Nouvelle Lune le 17 à 11 h 25 TU (13 h 25 local) Le 1er juillet à 12 h 00, nous serons le 2 453 188éme jour du calendrier Julien

Pour les naissances, le soleil passera du signe du Cancer à celui du Lion le 22 à 11 h 51 TU (13 h 51 local)

30 juin/1er juillet : XIV at Simiuisoni ; 02/03 juillet: I Equi : Uegilia Nemetonas (fête de Nemetona) et mois dédié à Nemetona (déesse du Nemeton, espace consacré au divin), et au genêt (Banatlos); 17/18 juillet: Alia Matrion Noxs (2° nuit des Mères) ; 31 juillet/1er août : Lugnasad (fête de Lug).

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La momie qui fait trembler l'Altaï

LA MALÉDICTION DE LA PRINCESSE MORTE - COURRIER INTERNATIONAL N° 709, p.50 DU 3 AU 9 JUIN 2004 -

Des archéologues russes ont découvert, il y a dix ans, une momie scythe, qu'ils ont baptisée la "princesse de l'Altaï". Depuis, les habitants du lieu réclament son retour. Pour que cesse le mauvais sort. - IZVESTIA (extraits) Moscou

DE GORNO-ALTAÏSK ET NOVOSSIBIRSK

Depuis six mois, le massif de l'Altaï ne cesse de trembler, à raison de deux secousses par jour. Cela se passe toujours de la même façon : les chiens se mettent à hurler, les vitres à tinter, la terre ondule, de l'eau jaillit des montagnes. Les chamans prédisent la fin du monde. Les habitants des villages sinistrés ont adressé des courriers aux autorités de Gorno-Altaïsk [capitale de la république de l'Altaï]. Ils ont d'abord demandé des tentes, des casseroles et de la nourriture pour le bétail. Mais ils n'ont pas eu de réponse. Le dirigeant de la République, absorbé par sa campagne électorale, est resté injoignable. De guerre lasse, les gens se sont construit des abris, ont récupéré des briques pour faire des fours et ont abattu leurs bêtes, qui de toute façon allaient mourir de faim.

Ils ont appris que l'Etat avait débloqué 500 millions de roubles, mais n'en ont jamais vu la couleur.

Lorsqu'un vieil homme et un jeune garçon de Beltir, l'une des localités détruites, se sont donné la mort, tout le monde a pensé à un acte de désespoir. Mais ensuite, les suicides se sont multipliés. Les chamans ont alors déclaré : "C'est la malédiction de la princesse de l'Altaï."

Cette fois, les habitants ont écrit ce qui suit aux autorités :

"Nous, autochtones du Haut-Altaï, sommes des païens qui vénérons la nature. Les fouilles archéologiques nous causent des dommages irréparables. Contre notre avis, des trésors inestimables qui constituent notre héritage spirituel nous sont enlevés. Ainsi, sur le plateau d'Oukok, dans la région de Koch-Agatch [à la frontière avec la Mongolie], un kourgane [tertre funéraire] qui abritait la dépouille d'une jeune femme de haute lignée a été fouillé. Elle était pour nous une relique sacrée, garante de la paix et de la grandeur de notre peuple. Aujourd'hui, la princesse de l'Altaï se trouve dans un musée de Novossibirsk. Nos croyances nous soufflent que son âme se révolte et exige qu'on laisse enfin sa dépouille reposer en paix. Les événements tragiques des derniers mois en sont la conséquence. Nous, habitants du village d'Oroktoï, nous adressons à la population de la république de l'Altaï pour lui demander de nous soutenir et d'exiger avec nous la restitution de cette relique sacrée."

Cette lettre est bien parvenue à destination, ainsi que d'autres lettres collectives demandant que la momie soit rendue à la terre, signées par des éleveurs de marals [sorte de renne], des bûcherons, des vétérinaires, des maçons, des vachères, des mécaniciens, des bergers, des médecins, des conducteurs de moissonneuses-batteuses, des professeurs, des chômeurs, et par Aouelkhan Djatkambaïev, responsable de la région de Koch-Agatch, qui a le plus souffert des séismes.

Les autorités locales ont examiné ces courriers ; le dirigeant de la République s'est fendu d'une déclaration télévisée ; il a promis le rapatriement de la princesse.

Elle a été découverte au cours de l'été 1993, sur le plateau d'Oukok, à 2 500 mètres d'altitude. Une région peuplée de bouquetins, de panthères des neiges et de gardes-frontières. Et parsemée de kourganes. Dans les années 60, à l'époque de la confrontation avec la Chine, la zone avait été équipée d'ouvrages militaires. Pour les construire, les gardes-frontières soviétiques ne se sont pas privés d'utiliser les pierres des tumulus. C'est sur l'un d'eux, à moitié démantelé, situé au milieu d'un réseau de barbelés, que l'archéologue Natalia Polosmak jeta un jour son dévolu. C'était un petit kourgane qui n'avait rien de princier, ce qui lui valut l'ironie de son mari, l'académicien Viatcheslav Molodine, persuadé que l'endroit avait été pillé depuis longtemps.

Pourtant, au bout d'une semaine, son équipe atteignait une tombe de l'âge du Fer. Après examen, il apparut qu'elle avait été construite par-dessus un lieu d'inhumation plus ancien. Il y avait autre chose en dessous, où le sol était gelé, ce qui laissait présager d'intéressantes découvertes en excellent état de conservation.

Elle en informa aussitôt l'Institut d'archéologie et d'ethnographie du département Sibérie de l'Académie des sciences, à Novossibirsk. Bientôt, toute une équipe d'archéologues, accompagnée de journalistes suisses, belges, américains, japonais et allemands, débarqua en hélicoptère.

La chambre funéraire fut dégagée sous les objectifs des caméras et des appareils photo. Cela prit plusieurs jours : elle était en bois, et remplie de glace qu'il fallut faire fondre en versant de l'eau chaude dessus avec des quarts en fer-blanc, puis évacuer, une fois fondue, de la même façon.

La glace protégeait six chevaux sellés et harnachés, ainsi qu'un sarcophage de mélèze fermé par des clous de bronze, de ceux qui étaient réservés aux grands dignitaires. La momie reposait sur le côté droit, les jambes légèrement repliées. Ses bras étaient tatoués. Elle était vêtue d'une chemise de soie, d'une jupe de laine, de chaussettes de feutre, emmitouflée dans une fourrure et coiffée d'une perruque.

Deux hélicoptères emportèrent les archéologues et leurs trésors. Entre Barnaoul et Novossibirsk, celui qui transportait Natalia et la momie fut contraint à un atterrissage d'urgence à cause d'une panne de moteur. Toutes deux durent rejoindre Novossibirsk par la route.

La presse locale donna sa version des faits : "L'hélicoptère à bord duquel se trouvait la momie de la princesse de l'Altaï s'est écrasé. Tous les passagers ont péri. Seule la momie a été épargnée. "

Un spécialiste en momies fut dépêché de Moscou. Un scientifique du Centre de recherche sur les structures biologiques, l'établissement chargé de la conservation du corps de Lénine. Les chercheurs de la capitale acceptèrent d'assurer la conservation de la momie, moyennant 15 millions de roubles.

Pendant que l'on faisait tremper la princesse de l'Altaï dans les bains de Lénine, des dizaines d'Instituts de recherche russes et étrangers en analysaient des fragments. Les résultats firent sensation dans le monde entier. La princesse avait 2 500 ans et ses tissus étaient dans un état très correct pour son âge. Des experts de l'Institut de cytologie et de génétique purent en extraire l'ADN, et aboutirent à la conclusion que la dame n'était pas d'origine mongole, contrairement aux habitants actuels de l'Altaï. Une reconstitution de son visage à partir du crâne confirma les déductions des généticiens : les traits de la princesse étaient européens. Des recherches ultérieures montrèrent que ses descendants les plus probables seraient les Nenets et les Selkoupes [peuples sibériens].

La princesse de l'Altaï n'était donc pas l'ancêtre de la population locale ? Il aurait mieux valu que celle-ci ne l'apprenne jamais... Réaction de la presse: "Molodine, Polosmak et toute leur clique ont inventé leur propre théorie raciale dirigée contre notre peuple."

Auparavant, les gens tentaient déjà d'empêcher les archéologues de fouiller les kourganes. Après la publication de ces résultats, l'opinion publique locale, piquée au vif, entre en rébellion. L'intelligentsia régionale fit une déclaration solennelle : "Certains responsables de l'institut d'archéologie et d'ethnographie affirment que les dépouilles reposant dans les kourganes scythes ne sont pas nos ancêtres, mais nous pensons le contraire. La thèse fantaisiste selon laquelle il n'y aurait pas de lien génétique avec le peuple de l'Altaï reflète une approche tendancieuse de l'histoire des peuples turcs. Nous nous opposons à la transformation de la terre de l'Altaï en un monstrueux chantier de fouilles. Nous devons absolument remettre à sa place le corps embaumé de la jeune femme. Aucun intérêt scientifique ne peut ni ne doit l'emporter sur la conscience religieuse et morale de tout un peuple." Sous la pression de l'opinion publique, le gouvernement de la république de l'Altaï a fini par geler toute activité sur le plateau d'Oukok. Les fouilles ont été interdites. Les archéologues doivent désormais accéder clandestinement aux sites, en empruntant des chemins détournés, par le Kazakhstan. Ils se font souvent arrêter par les habitants en colère et par la police. Pourtant, ils n'enfreignent pas la législation fédérale, rien ne permet de les chasser de leurs chantiers, ils ont les autorisations nécessaires pour travailler. Dix ans de fouilles sur le plateau d'Oukok, dont neuf de guerre ; vingt-trois kourganes fouillés, une momie mise au jour. Mais jamais d'or, ce que la population a du mal à croire, d'où la rumeur qui s'est répandue dans l'Altaï: les archéologues ont trouvé de l'or mais ils ne veulent pas le dire. Réponse de Molodine "La fourrure que nous avons trouvée est la plus ancienne jamais découverte dans le monde. Elle vaut bien plus que de l'or."

La lutte autour de la princesse se poursuit. Le gouvernement de la République a attribué une subvention au musée régional pour l'achat de deux climatiseurs destinés à une future salle pour la momie, afin d'y maintenir la température à 18 degrés.

Le ministre de la Culture de la République de l'Altaï s'est adressé au directeur de l'Institut d'archéologie : "Suite à l'accord passé entre votre Institut et le ministère sur le transfert de la momie du plateau d'Ouhok, nous vous informons que le musée est en train d'achever les travaux nécessaires à son accueil et à sa conservation. Nous vous demandons de prendre une décision au sujet du sarcophage. Il serait préférable de l'exposer dans le sarcophage original, qui a si longtemps été sa 'demeure'."

Pendant ce temps, la presse locale assurait que l'argent des climatiseurs aurait dû revenir aux défavorisés. Mais que ne supporteraient pas ces derniers pour le retour de la princesse...

Sur ce, le directeur de l'Institut d'archéologie a répondu : "A mon grand regret, la question de l'éventuel transfert de la momie pose un problème, car les services juridiques me signalent que je n'avais pas le droit de signer d'accord à ce sujet."

L'affaire est donc au point mort. Les climatiseurs refroidissent une salle déserte et les défavorisés n'ont eu ni argent, ni princesse.

La presse locale ne désarme pas pour autant: "Les archéologues qui ont découvert la princesse de l'Altaï meurent mystérieusement les uns après les autres."

"Nous allons abandonner ces fouilles. Travailler là-bas devient dangereux". déplore Molodine.

Et au sein de la population, deux avis s'affrontent certains réclament que la princesse soit à nouveau inhumée, d'autres veulent qu'on lui édifie un mausolée. Parmi les seconds, Rimma Erkinova, directrice du musée régional. Une maquette de mausolée trône sur son bureau. Le gouvernement de la République a débloqué 2 millions de roubles pour ce projet.

Ivan Belekov, le ministre de la Culture, est lui aussi partisan du mausolée. Il ne sait pas vraiment combien cela pourrait coûter, mais imagine que ce sera très cher, et sait qu'il n'en a pas les moyens. Toutefois, il est persuadé que la construction débutera l'année prochaine.

Vladimir Sabine, député du Kouroultaï [le parlement de la république de l'Altaï], lui, veut que l'on inhume la momie. Il tend une photo de braconniers posant avec un bouquetin dépecé. "Molodine est comme eux, déclare-t-il. La dépouille doit être remise en terre. Qu'il la replace là où il l'a prise." Vladimir Kydyev, membre de la direction du Congrès du peuple altaïque, est lui aussi en faveur de l'inhumation : "Avant de creuser, il aurait fallu demander la permission des esprits." Il s'apprête à écrire au haut commissaire des Nations unies chargé des droits de l'homme, certain qu'il lui accordera son soutien.

"Nous sommes prêts à étudier la question du transfert de la momie au musée, concède Molodine. Mais il est hors de question de l'inhumer."

Le 7 mars dernier, le président Poutine a signé un décret sur les préparatifs des cérémonies célébrant les 250 ans de la réunion de l'Altaï à la Russie. Les commémorations auront lieu en 2006. Les responsables locaux espèrent que cela pourrait être l'occasion pour la Russie de restituer la princesse. Et, qui sait, les tremblements de terre cesseront peut-être...

Dmitri Filimonov